Ces images font partie d’un projet personnel commencé en Août 2009

( texte de Françoise Jaunin en bas de page. )



Mètres Carrés



Images de sols photographiés à l’altitude d’un mètre,

Champ couvert: 1mètre X 1 mètre, coordonnées GPS.

Images exposées à l’échelle 1/1

Tirages sur papier baryté, collés sur aluminium 2mm ou entre 2 verres acrylique de 4mm. A choix.

François Bertin, Photographe-Arpenteur.



Soit un mètre carré de sol. Naturel ou cultivé, sauvage ou domestiqué, nu ou « habillé ». Capturé sous l'objectif à un mètre d'altitude. Tiré grandeur nature sur papier baryté. Placé à la verticale à hauteur de regard. Et composé en frise ou en mosaïques. Ou donné à voir isolément. Voilà pour le protocole! Il est aussi simple et immuable que ses déclinaisons visuelles sont infiniment plurielles et diverses. L'oeilleton en rase-mottes, François Bertin a entamé un arpentage original des territoires qu'il foule. Avec une sensibilité à fleur de sol, une curiosité  gourmande et un émerveillement toujours neuf, il en joue les thèmes et variations paysagères. L'exploration est à la fois méthodique et rêveuse. La vision oscille entre abstraction et hyperréalisme.

Etymologiquement, abs-traire signifie: tirer de, isoler. Ses photographies sont en même temps des fragments de paysage prélevés sur nature à l'échelle 1/1 (presque un décalque du réel: quoi de plus immédiatement naturaliste ?) et des images que leur cadrage précis isole de leur contexte pour les rendre abs-traites, car cette seule extraction suffit à les transfigurer, leur donner une existence propre et les faire basculer dans une réalité d'un autre ordre. Elles apparaissent donc tantôt non-figuratives (jusqu'à ce qu'on les identifie- peut-être- mais peu importe que l'on y parvienne ou non), tantôt d'un illusionnisme presque vertigineux, tant le cliché "écrit" minutieusement chaque feuille sèche, grain de sable ou brindille microscopique.

Ici des taches claires de chewing-gums écrasés sur le macadam rayé d'ombre et quadrillé-margé par une rangée de pavés composent un tableau abstrait en noir et blanc. Sous l’absolue trivialité du sujet, l'image est dense et comme pétrie d’un mystère insolite. Là, des taches aussi, mais "peintes" par des lichens qui criblent de vert-de-gris la peau des roches comme taches de rousseur végétales. Placées en regard, les deux images entrent en dialogue: déchets humains et pollution urbaine d'un côté, phénomène naturel et décor spontané de l'autre. Ailleurs, le registre passe de l'aseptisé manucuré d'un m2 de "green" impeccable foré d'un trou parfaitement rond au fond duquel roule la prunelle blanche de la balle (à moins qu’elle n’appartienne à quelque regard souterrain…), à l'hirsute broussailleux et hasardeux d'un sous-bois sauvageon. Du minimal -une grève nue et grise parsemée de quelques cailloux- au baroque: l'amoncellement profus d'un tapis de feuilles de saule-pleureur aux nuances automnales dont les formes lancéolées semblent pointer toutes les directions à la fois. Ou du décor symbolique -un squelette de poisson- sculpté en relief sur une très ancienne tombe de moniale, à la géométrie concentrique d'une grille d'égout rattrapée par des herbes folles prêtes à la phagocyter pour la faire retourner à l'état de nature.



Sur la beauté des murs avec leurs taches, griffures et empreintes, comme sur la poésie des déchets que l’oeil et la main sensibles et virtuoses de l’homme de l’art sont capables de transformer en joyaux, bien des artistes ont su attirer nos regards. Dès les années 1930, les photos de Brassaï révélaient le langage insolite et l’esthétique brute des murs tatoués, scarifiés et couverts de graffitis. Mais pas question pour lui de se laisser mettre sous la bannière surréaliste : « Le surréalisme de mes  images ne fut autre que le réel rendu fantastique par la vision. Je ne cherchais qu’à exprimer la réalité, car rien n’est plus surréel ! ».



De leur côté, les déchets sont entrés en art dès le début du XXe siècle avec

les collages des cubistes, de Schwitters ou des dadaïstes, entraînant dans leur sillage une postérité qui traverse tout le XXe siècle et au-delà. Mais en photographie, c'est peut-être le très glamoureux photographe de mode Irving Penn qui a su le mieux, au début des années 1970, donner une étrange poésie et une beauté singulière à quelques mégots de cigarettes écrasés, tels des natures mortes misérabilistes qui allient la pauvreté du sujet à l’extrême raffinement de composition et de traitement de l’image. Plus près de nous dans la géographie, l’objectif d’Henriette Grindat a comme personne, et en écho au poème de Francis Ponge, chanté son ode « A la rêveuse matière » où peaux et textures organiques, végétales et minérales se répondent et confondent les règnes.


 

Le dénominateur commun qui relie entre eux ces photographes ? L’idée que c’est le regard qui permet de réenchanter le monde chaque matin. Nul besoin de grands décors spectaculaires, de phénomènes incroyables ni de mise en scène époustouflantes. La beauté du monde se réinvente au quotidien à travers ses plus petits détails, ses aspects apparemment les plus banals, ses formes mille fois vues et jamais vraiment regardées ses abords les moins réputés beaux, nobles et artistiques.

Cette attitude face aux infinis spectacles du monde, cette empathie envers leurs formes cachées ou méprisées, ce goût de la série qui décline ses litanies imagières comme des poèmes sans paroles et ce besoin de s’embarquer dans une aventure au long cours qui devient expérience de vie, sont aussi ceux de François Bertin. La singularité son travail à lui est dans le choix de son angle de regard : ce parti pris de vue aérienne, non pour embrasser la planète vue du ciel, mais pour la scruter de tout près, en gros plan, là où l’intime rejoint le cosmique. Car dans le détail de chaque image se révèle l’unité du monde. Et la diversité des fragments raconte aussi le grand tout. Explorateur au ras du sol, le photographe n'en finit pas de cartographier les continents méconnus de microcosmes infiniment divers.



Françoise Jaunin